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Les Etats généraux de la Culture?
 

Vivement que ça émerge!
 

Carte blanche : La culture c'est ça, aussi!

Fadila Laanan est une Ministre prudente. Première de longue date à regrouper dans ses mains l'ensemble des compétences culturelles, de la jeunesse et de l'audiovisuel, et consciente que son profil susciterait bien des espoirs, elle s'est gardée jusqu'à présent de toute promesse inconsidérée. Héritant de la promesse des "Etats généraux de la culture" faite lors des dernières élections par le président du PS, elle doit à présent en assumer l'organisation.

Contrastant avec les pratiques de ses prédécesseurs, son Cabinet s'est distingué par sa réserve et le soin mis à éviter les effets d'annonce. Dirigé par l'ancien chef de Cabinet d'Elio Di Rupo, celui-ci est composé en partie de collaborateurs expérimentés du monde culturel et a fait le choix d'associer l'Administration à son travail — deux éléments assez rares pour être soulignés.

Les "Etats généraux de la culture" (EGC)? Un titre ambitieux, pour un projet dont la mise en oeuvre s'avère l'être bien moins. Et il y a de quoi s'en inquiéter, à l'heure où ce "projet de refondation", sensé "tracer de réelles perspectives" pour l'avenir, entre dans sa seconde phase. Les méthodologies et les dispositifs utilisés, comme les moyens humains et financiers consacrés à cette opération, doivent être au centre des attentions. Or, ils nous semblent ne pas être des plus appropriés et entrent parfois en contradiction avec les objectifs affichés…

• Un "processus réellement participatif s’impose comme une exigence", écrivait la Ministre dans sa note d'intention. Le site des EGC (1) constate que "les usagers et les pratiquants de la culture n’ont pas d’espace pour faire entendre leur voix et leurs attentes" et précise que la recherche de "ce lien avec les publics fonde et légitime le sens de l’action culturelle". Pourtant, l'écueil de débats confinés aux "professionnels" attitrés de la culture n'a pu être évité.

Les publics, les usagers se désintéresseraient-ils de ces questions? On peut dire à leur décharge que des efforts et des moyens adéquats n'ont pas été mis en oeuvre pour tenter de s'adresser à eux. La démocratie culturelle, ces principes de participation active des usagers chers à la Communauté française, ne doit-elle pas s'appliquer à une telle concertation?

• "L'objectif n’est pas d’occuper la scène médiatique ou de distraire les acteurs culturels en vue de gagner du temps". Mais comment convaincre ceux-ci, quand les EGC ne tiennent quasiment pas compte des réflexions précédemment menées à l'initiative de la Communauté française sur ces mêmes questions — par exemple: le livre "Culture et citoyenneté", présenté par le Ministre Demotte en 2002 comme "le résultat d'un processus de réflexion original et ambitieux, conçu dans le long terme (près de 4 ans), auquel ont participé près d'un millier de personnes, d'associations et d'institutions" — ?

• La Ministre se dit "convaincue que l’enjeu n’est pas catégoriel mais sociétal". Impliquer un ensemble hétérogène de publics d'origines et de conditions différentes est une condition à l'émergence d'un tel débat. La culture n'est ni un "secteur" ni un "monde" à part qui resterait étranger à des problématiques comme le chômage, la montée de l'extrême droite, les guerres, la privatisation des services publics, de l'espace public… Les EGC ont tout intérêt à connecter les questions culturelles aux enjeux de société. Mais s'en donne-t-on le temps, quand on en arrive à vouloir traiter l'ensemble des aspects audiovisuels en à peine deux après-midi (2)?!

• L'ambition des EGC est "d’ouvrir un débat, largement intersectoriel, décloisonné et transversal, de manière à dépasser les logiques corporatistes, les pesanteurs, les ghettos et à dégager une vision prospective des politiques publiques de la culture". Mais l'absence apparente de certaines questions (les minorités culturelles, les rapports public/privé, les processus d'évaluation, etc.) y est incompréhensible et les échanges qui se succèdent sont essentiellement sectoriels: la danse, le théâtre, la musique classique, etc. défilent tour à tour, sans croisements ni mélanges. Ce découpage, qui correspond au cloisonnement actuel des politiques culturelles, laisse sur le côté une série de pratiques non concernées par cette compartimentation. Lorsque la 14ème thématique concerne enfin une question transversale — celle des publics (3) —, la Ministre parle dans son invitation d'une rencontre "sur le secteur du Rapport au Public"! Lapsus révélateur?

• Il faudra aussi s'entendre sur la nature-même des "Etats généraux". Présentés d'une part comme un large débat sociétal, la Ministre précise de l'autre qu'il "ne s’agit pas d’un débat mais d’une écoute des revendications du secteur". Sans doute serait-il plus juste, dès lors, de parler d'un inventaire ou d'une radiographie catégorielle des secteurs culturels subventionnés et des opérateurs reconnus par la Communauté française, et d'en tirer les conséquences.

• Dans cette addition d'états particuliers, les "cultures émergentes", souvent citées par la Ministre, ne trouvent aucune traduction concrète. Il aurait été logique de les intégrer de manière transversale aux EGC. A nos yeux, "l'émergence" constitue un ensemble de pratiques et de questions posées à tous les niveaux et à tous les moments de la vie culturelle, qui nous invite tous à redéfinir, à construire de nouveaux mots et de nouvelles façons d'agir collectivement, à inventer de nouveaux rapports avec l'Etat ou encore à résister à la "professionnalisation" comme remède miracle…
Pourtant, c'est un débat "sectoriel" qui fut annoncé sur la question. Puisque même les "opérateurs phares" allaient avoir leur rencontre (4), pourquoi pas un débat avec les "cultures émergentes"? On aurait tout de même pu y interroger ce qui se passe derrière ce terme qui nous file constamment entre les doigts, y affirmer que quelque chose de précieux se joue là, de nouveaux désirs de faire de la politique, alors que l'on ne cesse de nous dire que nos générations sont atrophiées… Ironie! Les organisateurs ont changé de thème, le recentrant sur... "les musiques actuelles et émergentes".
Quid des déclarations sur ces "grands déséquilibres qu'il faut revoir", sur ces "cultures émergentes qu'il faut mieux soutenir"? Vont-elles trouver une place dans les EGC, par exemple dans le cadre du débat sur l'Education Permanente (5)? Au bout de 27 ans, ce champ d'action situé aux confins du culturel, du politique et du social, vient de faire les frais d'une grande réforme. Et, si l'on peut faire de nombreux parallèles entre l'Education Permanente et certaines cultures ou pratiques "émergentes", ce nouveau décret a finalement laissé ces questions de côté. Les EGC devraient être l'occasion idéale de les rouvrir!

Si "la méthode participative et l’urgence ne justifient pas une confusion des rôles", nous pourrions ajouter qu'elles ne peuvent non plus justifier un processus inapproprié, ni des conclusions précipitées. Surtout s'il s'agit de rien moins que "refonder un modèle culturel".

C'est pourquoi nous voulons rappeler ici certaines exigences que s'étaient fixés les Etats généraux. Et plus, exprimer notre désir d'une "transformation plus profonde encore des pouvoirs politiques et administratifs" liant "la qualité d'une décision à l'existence de contre-expertises", d'une "version de la démocratie qui imposerait aux tenants du pouvoir d'accueillir et de soutenir l'émergence de groupes voués pourtant à leur compliquer la vie" (6).

La culture c'est ça, aussi!

Carte blanche signée par une trentaine d'associations :
Agency, Ateliers Mommen, Blabla Express, BlowUp, Bruxelles nous appartient, Cinéma Nova, La Cinquième couche, City Mine(d), Les Corsaires, Ecolabus, Editions Aden, l'Employé du Moi, Et la bête asbl, La Ferme du Biéreau, Fréon, iMal – i-cult.be, Komplot asbl, Magazins, Matamore Recordings, Moving Art Studio – all2all.org, Parcours Citoyen, Plus Tôt-Te Laat, Le P'tit Ciné, Les P'tits Belges, Radio Air Libre, Radio Campus, Radio Panik, Seeing, Simili-Théâtre, La Souris qui rugit, Souterrain Production, Théâtre du N-ombr'île, Tilt, Zelig/Editions du Souffle, Zorobabel.
 

Notes
(1) http://www.forumculture.be 
(2) Cinéma: le 4 mai; Médias et audiovisuel: le 3 juin.
(3) Le 16 avril.
(4) Le 29 avril.
(5) Le 18 avril.
(6) Bernadette Bensaude-Vincent & Isabelle Stengers, "100 mots pour commencer à penser les sciences", Les empêcheurs de penser en rond, 2003.