Radio Air Libre 87.7 MHz     

 

 

Revendications des  radios encore libres :

-    La reconnaissance d’un statut spécifique.
-    Leur financement.
-    Le plan de fréquences.

Texte des radios libres non commerciales,
lu aux états généraux de la culture le 2 juin 2005

Avant de commencer mon intervention, je tiens à vous remercier Madame La Ministre, de nous donner l’occasion de vous exposer « en direct », quelques unes de nos préoccupations.

Lorsque je parle de nos préoccupations, il s’agit de celles de quelques radios au nom desquelles je prends la parole aujourd’hui, de quelques radios privées … de statut, de subsides et de fréquences convenables !

De radios qui ne se reconnaissent pas quand on les appelle privées.

De radios qui n’acceptent pas qu’un décret les classe dans la catégorie fourre tout que l’on nomme « radios indépendantes ».

 Ces radios veulent que l’on reconnaisse leurs spécificités : elles sont associatives, culturelles et même multiculturelles, elles sont rurales, universitaires, communautaires ou du troisième type, comme on les appelle parfois. Ce sont autant de voix différentes dans la jungle des ondes et la plupart existent depuis vingt cinq ans.

 Si je prends la parole aujourd’hui c’est pour vous faire part de ce qu’il faut bien appeler nos revendications. J’aborderai trois points qui nous paraissent essentiels

-    La reconnaissance d’un statut pour nos radios.
-    Leur financement via le fonds d’aide à la création.
-    Le plan de fréquences.

 Commençons par le statut.

 Dans un premier temps, les lois, décrets et arrêtés reconnaissaient explicitement l’existence de plusieurs catégories de radios, notamment des radios culturelles et socioculturelles. Mais, depuis le décret d’inspiration libérale et marchande, de 2003, nos radios sont quasiment ignorées. Seuls existent les réseaux et les radios indépendantes, à côté du service public, bien évidemment, et aussi des radios d’écoles.

 Nous souhaitons vivement que, comme en France, comme au Québec, comme en Communauté française avant 1997, la loi, décret ou arrêté, qu’importe, reconnaisse explicitement nos différences, nous distingue des radios indépendantes et nous garantisse un statut.

 Indépendantes, nos radios le sont, mais cette qualification est un peu courte.

 Faites par des citoyens pour les citoyens, elles sont indépendantes de tout groupe financier, de tout parti, de tout syndicat et elles sont avant tout indépendantes d’esprit et n’ont pas le moindre but lucratif.

 Nos radios font un travail culturel et social spécifique que l’on retrouve à la fois dans le contenu des programmes, dans les musiques diffusées, mais aussi et surtout au travers des associations, groupes et individus auxquels elles donnent la parole. Ce sont les seules, par exemple, qui, au jour le jour, offrent un espace d’expression aux communautés étrangères ou d’origines étrangères.

 Dans nos radios il n’y a pas de formatage musical dicté par le marché du disque, nous passons des groupes et chanteurs qui sont peu ou pas entendus ailleurs, dont les textes et les  musiques n’ont rien à voir avec des produits commerciaux standardisés. Il n’y a pas non plus de formatage en terme d’information, imposé par la diffusion de spots publicitaires, ou par des schémas du type « music and news ». Lorsque nous traitons ou que nous débattons d’un sujet nous prenons le temps qu’il faut pour l’examiner en profondeur, même si cela dure une heure, deux heures ou plus.

 Nos radios sont le seul espace d'expression citoyenne du paysage audiovisuel.

 Elles constituent également un solide rempart contre l’expansion des réseaux commerciaux, laquelle a comme corollaire une concentration, une sorte de « berlusconisation » du média radio, avec tous les dangers que cela comporte en terme de pluralisme d’opinion et de démocratie.

 Au cours de leurs vingt cinq ans d’existence, nos radios ont vu se succéder des milliers de bénévoles, des milliers,… tour à tour animateurs, techniciens ou journalistes. Elles ont contribué, et contribuent encore, à la formation de journalistes ou d’animateurs professionnels que l’on retrouve notamment à la RTBF. Elles constituent un « terreau pour les jeunes » comme le signalait le secrétaire général du groupe Contact, lors d’un déjeuner médias organisé à l’ULB en mars 2004. C’est également dans nos radios que des artistes belges francophones, écrivains, auteurs, compositeurs, interprètes ont pu faire leurs premiers pas.

 Loin du conformisme induit par la pression des annonceurs et des régies publicitaires, nos radios ont en commun l'audace, la liberté de ton et un mode de fonctionnement participatif.

 Le fait qu’aucun statut ne les différencie du reste des « indépendantes » pèse lourd pour les radios du troisième type. Par exemple, c'est au même titre que n'importe quelle radio commerciale qu'elles sont redevables de droits d'auteurs et d'interprètes toujours plus conséquents. De même, elles n'émargent à aucun dispositif de subventionnement dans le champ de l'Audiovisuel. Elles ne peuvent pas prétendre à l'aide d'un autre secteur de la Communauté française, puisque avant d'être « non-marchandes » ou « d'éducation permanente », elles sont considérées comme des « radios privées » comme toutes les autres...

 Sans subventions, sans recettes publicitaires, (et ça c’est un choix), sans tarifs préférentiels, les radios du troisième type continuent leur travail de défrichage, de médiation, d'expérimentation, de création et de formation. Ouvertes à l'expression de catégories de la population qui ne sont pas ou peu représentées dans les médias traditionnels, elles se substituent, ou, plus modestement, elles complètent la mission du service public quant à son obligation de diversité.

 Elles sont sans statut et pourtant, elles existent !

 La reconnaissance d’un statut particulier, à l’instar de la situation en France ou au Québec, et que nous connaissions en Communauté française, je le rappelle, permettrait à nos radios de négocier un tarif préférentiel avec les sociétés d’auteurs. Il faut savoir que nous payons cinq fois plus de droits que nos collègues françaises et dix fois plus que nos collègues québécoises qui elles ont un statut spécifique. De plus, certaines de nos radios consacrent plus de 20% de leur budget au paiement de droits d’auteurs.

 Ce statut nous permettrait aussi de prétendre à de nouvelles sources de financement. Je pense en particulier, à l’éducation permanente, mais aussi à du financement européen que nous pourrions obtenir avec nos radios sœurs d’autres pays de l’union.

 Voilà pour le statut, venons en au point suivant.

 Le financement par le fonds d’aide à la création radiophonique (FACR).

 Au temps de la préhistoire, je parle de l’époque ou les radios indépendantes étaient libres, il a existé un fonds d’aide à la production radiophonique. Ce fonds a notamment servi à financer des projets d’émissions ponctuelles mais également à payer les droits d’auteurs réclamés à nos radios.

C’est un décret de 1987 qui a institué le fonds d’aide à la création radiophonique sous une forme très proche de celle que nous connaissons aujourd’hui. Dans les bilans du fonds, édités sous la responsabilité d’Henry Ingberg, on trouve le détail des subventions accordées et toutes sortes de statistiques fort intéressantes.

On découvre aussi qu’en général les montants octroyés sont inférieurs aux recettes du fonds et que ce boni a permis de soutenir financièrement des festivals de création sonore en 1998, 2001 et 2003. Par ailleurs, depuis l’année 2000, le fonds subventionne une « structure d’accueil » l’atelier de création sonore et radiophonique (ACSR).

Je n’ai pas l’intention de m’étendre sur ces questions, mais je ne vous cache pas que dans nos radios nous nous posons des questions quant à la politique et au fonctionnement du fonds. Notre définition de la "création radio" est assez différente de celle, élitiste, que prônent le fonds et sa « structure d’accueil ».

Pour les radios associatives, la création radio ne doit pas être confinée à certaines cases de fin de soirée sur la Première, mais contaminer tous les programmes. A cet égard, on parlerait plutôt de "créativité radiophonique" que de « création sonore ». Ainsi, nous souhaitons très vivement être associés à une redéfinition des missions du fonds dans la mesure où la reconnaissance effective des réseaux les obligera, enfin, à contribuer aux recettes de ce fonds.

Nous souhaitons en effet que soit trouvée une solution structurelle au financement, du moins partiel, de nos radios. Plusieurs pistes sont possibles. Nos radios sont de facto des structures d’accueil. A ce titre, le fonds pourrait leur allouer une subvention, sur la base de missions à remplir. Nos radios sont aussi productrices d’émissions et font de la création sonore et radiophonique « au quotidien ». Plutôt que de recevoir des subsides au coup par coup, sur la base de projets particuliers, elles devraient se voir attribuer un subside récurrent « pour l’ensemble de leurs œuvres ». Elles sont enfin diffuseurs de productions financées par le fonds d’aide à la création. Voilà une troisième bonne raison de leur octroyer un subside spécifique. 

Ces demandes de subventions n’ont rien de farfelu, elles sont dans le droit fil des conclusions que tirait Robert Wangermée, alors président du conseil supérieur de l’audiovisuel, dans le rapport établi à la suite des « Carrefours professionnels de l’audiovisuel » mis en place par Elio Di Rupo en 1993. Voici un extrait du volet "Carrefour Radios" on y lit, page 22 : 

"LE FONDS D'AIDE A LA CREATION RADIOPHONIQUE"
"Le principe de l'existence d'un Fonds d'Aide à la Création Radiophonique est reconnu par tous les participants au Carrefour.
Cependant, l'idée de réorienter l'utilisation des montants récoltés vers le financement de radios socioculturelles plutôt que de financer des programmes, rencontre l'adhésion de chacun.
Au niveau des sources de financement du Fonds, le Carrefour confirme le principe de la contribution solidaire de l'ensemble des radios (publiques et privées) exploitant le marché publicitaire et ce, selon des critères objectifs à définir, sans exclure le financement par subsides de la Communauté.
Il est entendu qu'une radio culturelle qui émargerait au Fonds d'Aide à la Création s'interdit de récolter de la publicité sur le marché." 

Pour illustrer le bien fondé de notre deuxième revendication, voici quelques chiffres. Ils sont basés sur des données provenant d’une des radios au nom desquelles je m’exprime ici et que j’appellerai Radio X. Le budget annuel de Radio X est en moyenne de 12.500 euros. Elle est financée par ses animateurs et quelques auditeurs fidèles qui payent des cotisations mensuelles allant de 2,5 à 20 euros. Dans les douze mois à venir, Radio X produira plus de 3.000 heures d’émissions dont au moins 800 heures de création radiophonique. Parmi ces 800 heures, 25% seront des fictions originales et 75% seront consacrées à l’information de fond sous forme notamment de magazines (par opposition aux flashes d’information de deux ou trois minutes que pratiquent la plupart des radios privées, en réseau ou non, et basées sur des dépêches d’agences ou des articles de la presse quotidienne). Durant cette même période Radio X diffusera près de 800 heures de musique expérimentale et de « Radio Art » puisées dans un stock constitué par quelques uns de ses animateurs. Ces prévisions sont basées sur des données objectives qui résultent du bilan de 25 ans de travail de Radio X.  

L’ensemble représentera plus de 20.000 heures de préparation assumées par une quarantaine de bénévoles.

 En contrepoint, et c’est un exemple parmi d’autres, les bilans du fonds montrent également que la réalisation et la production de deux heures d’émissions et d’une heure de performance en direct… peut se voir attribuer une aide égale au double du budget annuel de Radio X, soit 25.000 euros. 

Clairement, nous revendiquons un financement pour la globalité de nos programmes, plutôt que pour certaines émissions isolées, ponctuelles et très coûteuses. Les derniers avis de la commission de sélection du FACR vont d'ailleurs dans ce sens. 

Pour en finir avec ce deuxième point, voici une demande concrète : l’octroi d’une subvention annuelle, sous forme directe ou indirecte, fonction des besoins réels de nos radios, dont le montant maximum serait de l’ordre de 8.000 euros. Et si on me demande combien cela pourrait représenter en tout, je répondrais environ 60.000 euros par an pour faire vivre une dizaine de radios.

 Terminons par le plan de fréquence. 

Nous ignorons où en sont les travaux de l’administration en ce qui concerne le futur plan de fréquences. Toutefois, nous tenons à vous faire part de quelques considérations.

Tout d’abord, il existe de très nombreuses façons de faire un plan de fréquences, tout dépend de la politique qu’on décide de mener. Ainsi, selon les normes de l’arrêté Willockx (8 Km, 100 W) qui doit dater de 1981, si ma mémoire est bonne, il n’y a aucune difficulté à placer 2.500 radios sur le territoire de la communauté française, sans le moindre brouillage. Par contre, si l’on se réfère au plan libéral du 2 avril 2003 il n’y a qu’environ 300 fréquences disponibles avec des conforts d’écoutes très différents.

Ce plan était d’ailleurs un véritable scandale. Plusieurs options étaient envisagées, selon le nombre de réseaux que la Communauté souhaitait reconnaître. A titre de simple exemple, l’option dite à cinq réseaux, qui est la plus favorable aux radios indépendantes, leur réservait une centaine de fréquences, les deux cents fréquences restantes allant aux cinq réseaux.

Pas vraiment scandaleux, à première vue. Si on examine les choses d’un peu plus près, en terme de puissance installée, on arrive à la conclusion proprement ahurissante que les réseaux bénéficient de 94% de la puissance totale et les autres du reliquat ridicule de 6%. Mais ce n’est pas tout, les "paquets" de fréquences réseaux sont de véritables costumes taillés sur mesure et permettent immédiatement de voir que le premier réseau sera le réseau Bel-RTL, avec 34% de la puissance totale, suivi du réseau Contact avec 24%, pour ne citer que les deux premiers. Nous craignons fort que le prochain plan ne ressemble comme deux gouttes au plan d’avril 2003.

 Voici donc notre demande, elle comporte deux volets et concerne la garantie d’un certain équilibre du paysage radiophonique : 

- une redistribution partielle des fréquences, par échanges entre le paquet réservé aux radios indépendantes et les paquets réservés aux réseaux, de façon à ce que les radios indépendantes et du « troisième type » puissent disposer d’au moins 12% de la puissance totale disponible. Notez bien qu’en toute équité, la répartition devrait être de 34% à 66% en faveur des réseaux, si on se base sur le nombre des fréquences. 

- L’assurance que tout citoyen puisse capter les trois types de radios, radio de réseau, radio indépendante ou radio associative du « troisième type » avec le même confort d’écoute. 

Il est en effet, par exemple, totalement inadmissible que pour couvrir une zone urbaine, que ce soit Charleroi, Mons, Liège ou Bruxelles les radios de réseaux disposent de puissances de plusieurs kilowatts et que les autres radios, pour couvrir la même zone, verraient leurs puissances plafonnées à 100 watts ? 

Voilà, Madame La Ministre, Mesdames, Messieurs, je termine avec le résumé de nos revendications : 

-    La reconnaissance d’un statut particulier pour nos radios, garanti juridiquement.

-    Le financement partiel mais structurel de nos radios via le fonds d’aide à la création, soit comme structures d’accueil, soit en tenant compte de nos créations, productions et diffusions selon des modalités à définir.

-    Une amélioration globale des conditions d’émission des radios hors réseau par un juste rééquilibrage des fréquences attribuées à l’ensemble des opérateurs radio.

Je vous remercie de votre attention.

Texte lu au nom des radios suivantes :
Radio Air Libre
Radio Campus 
Radio Si
Radio OSR
Radio Panik
Radio UMH  
Radio 1180
RUN